Irréformable police

cobpCe texte, écrit par le collectif en marge de la journée internationale contre la brutalité policière du 15 mars 2016, fut d’abord publié dans le Montréal Campus.

La manifestation annuelle contre la brutalité policière aura-t-elle lieu aujourd’hui? Considérant les tentatives des dernières années, il y a de quoi en douter.

Sur la base du règlement P-6, pourtant systématiquement invalidé devant les tribunaux, il y a eu plus de 250 arrestations le 15 mars 2013, puis 288 l’année suivante, avant que 550 policiers ne viennent submerger la manifestation de 2015, soit presque six fois plus que le nombre d’arrêtés. Alors que nous apprenons aujourd’hui la mort d’un autre homme aux mains du SPVM, pour le seul fait d’avoir traversé la rue à un feu rouge, on s’acharne encore à nous empêcher de prendre la rue contre la brutalité policière. Quitte à y investir des sommes colossales. Rappelons que le budget du SPVM frise désormais les 700 millions de dollars – soit un quart du budget municipal.

La brutalité policière est particulièrement visible lors des manifestations, si elles ne sont pas interdites dès le départ. Le 1er mai dernier a été le théâtre d’une répression tous azimuts, où de nombreux passants ont goûté au poivre, comme cette famille qui a reçu une canette de gaz lacrymogène dans sa voiture. La grève de 2012 a connu son lot d’estropiés et d’éclopés, dont Francis Grenier et Maxence L. Valade, qui y ont perdu l’usage d’un œil. Depuis, la police n’a pas cessé ses intimidations. Les agents provocateurs démasqués dans une manifestation de décembre dernier n’ont pas hésité à dégainer leur arme à feu dans la foule. Nos gouvernements, tout en se réclamant d’une démocratie parmi les plus avancées au monde, n’hésitent pas à laisser la police se constituer, aux dires du président de sa Fraternité, Yves Francoeur, en véritable «organisme paramilitaire».

Comme en témoigne le mouvement Black Lives Matter aux États-Unis, mais aussi le traitement réservé à Fredy Villanueva, assassiné par le SPVM en 2008, la violence policière est liée à sacrifice de populations pour en protéger d’autres. Si en 2012, tous les «carrés rouges» étaient susceptibles d’être soumis à des fouilles arbitraires ou des arrestations sommaires, au quotidien, ce sont les populations racialisées, autochtones, défavorisées, itinérantes ou hors-normes qui sont la cible d’un harcèlement policier constant. De leur point de vue, la police se présente comme une simple bande organisée qui harcèle, humilie et assassine, sans être inquiétée. Le dernier fait d’armes de la SQ — la sinistre exploitation sexuelle de femmes autochtones à Val-d’Or — ne représente sans l’ombre d’un doute que la pointe de l’iceberg.

Pourtant on prétend qu’il suffirait, pour mettre fin à ces «excès», d’équiper les policiers de caméras, de créer un bureau des enquêtes soi-disant indépendant ou de leur fournir des pistolets Tasers, comme le recommande le coroner d’Alain Magloire. Son rapport qualifie d’opération «correcte, mais sans plus» — comme on le dirait d’un film ou d’un restaurant — ce meurtre de sang froid, où les policiers ont percuté un itinérant en détresse avec leur auto-patrouille, avant de le cribler de balles. Cessons de jouer avec les mots: un meurtre reste un meurtre, même lorsqu’il est «légal». Qualifier de «bévue» un pur et simple assassinat, c’est mettre à mort le langage.

Les médias suggèrent même que «le taser aurait sauvé la vie d’Alain Magloire»? Entendons-nous: le Taser n’est pas un défibrillateur cardiaque, c’est une arme mortelle. Entre 1996 et 2007 seulement, plus de 500 personnes ont été assassinées par les Tasers policiers aux États-Unis. Comme l’a souligné un responsable de la police de Winnipeg, Adam Cheadle: «Les Tasers ne sont pas là pour remplacer les armes à feu (…) [mais] occupent une place similaire à celles de la matraque et du vaporisateur [de poivre]».

Plutôt que de chercher le bon mécanisme institutionnel, la «bonne arme» ou la «pomme pourrie» (728), il importe de prendre au sérieux le caractère structurel de la violence policière. Mais si la brutalité semble indissociable du rôle de la police, son existence n’est pas une fatalité. La police n’a pas toujours existé: on date son invention au décret de Colbert, en 1667. Les autochtones ont vécu sans police pendant des millénaires, avant qu’on ne vienne les déposséder de leurs traditions. Si tout semble fait dans le monde actuel pour rendre indispensables les forces de l’ordre, il existe des manières de vivre qui les rendent inutiles.

Aujourd’hui même, de nombreux mouvements politiques tentent d’expérimenter des manières de vivre sans force coercitive. En plein coeur de la guerre civile qui les oppose au groupe État Islamique, les forces résistantes du Rojava s’affairent à réinventer les rapports sociaux. En accordant une grande place aux femmes et aux minorités, ils ont aboli la police et s’efforcent plutôt de former tous leurs citoyens au règlement de conflits. C’est là une initiative des plus intéressantes pour qui, après avoir renoncé à réformer une police récalcitrante, veut apprendre tout simplement à s’en passer.

 

Le collectif Armes à l’œil

Le collectif Armes à l’oeil assiste Maxence L. Valade dans la poursuite qu’il intente présentement contre la Sûreté du Québec pour la perte de son oeil, à la suite de l’impact d’un projectile ARWEN, lors de la manifestation de Victoriaville en mai 2012.